
Apprendre à se parler , ensemble
Avant la joute verbale, avant le commissariat, il y a eu des semaines de construction commune. Des ateliers de prise de parole, de communication verbale et non verbale, des débats, des activités de cohésion , le tout vécu côte à côte, jeunes et policiers mélangés dès le départ. L'objectif était de bâtir un safe place, un espace où chacun puisse s'exprimer sans être jugé ni interrompu. Pour beaucoup de ces adolescents, parler devant les autres, défendre une position, écouter une perspective opposée sans décrocher, ce sont des compétences qui ne s'improvisent pas. Et visiblement, pour certains policiers non plus.
Ces semaines partagées ont créé quelque chose d'inattendu : de la familiarité. La confection collective de boulettes liégeoises, juste avant la joute verbale, en est peut-être le symbole le plus fort. Un moment de cuisine partagée, apparemment anodin, mais qui a suffi à dénouer des tensions, à provoquer des rires, à faire exister le groupe avant que commence le vrai défi.
La joute verbale : quand le débat se complique
La joute verbale était l'exercice le plus redouté et peut-être le plus révélateur. Les règles étaient claires et inconfortables : les équipes étaient mixtes, composées à la fois de jeunes et de policiers. Les sujets étaient imposés. Les positions aussi ,pour ou contre , sans possibilité de choisir son camp.
Les deux thèmes retenus ne laissaient pas beaucoup de repos : « La violence est-elle toujours nécessaire ? » et « La paix a-t-elle besoin d'un gardien ? ». Des questions qui, dans une salle où des jeunes débattent aux côtés de policiers, ne sont pas abstraites. Elles renvoient à des histoires personnelles, à des scènes vécues dans le quartier, à des nuits passées à entendre des éclats de voix depuis une fenêtre.
Jérémy, élève au lycée, le dit sans détour :
« Je ne m'attendais à rien. C'était juste un projet pour avoir des points (au cour de français) à la base. Mais au final, je me suis attaché à ce projet et j'ai vu que c'était vraiment intéressant. »
Ce qui l'a le plus frappé ? La joute verbale elle-même :
« J'ai vu que les gens étaient quand même intelligents, ils n'étaient pas si bêtes. Et j'avais une mauvaise impression des élèves de Cudell, alors que moi-même j'y suis. »
Ce que les participants n'avaient pas forcément anticipé, c'est la profondeur dans laquelle les débats ont plongé. Certains ont abordé la notion de silence violent , l'idée que ne pas intervenir, ne pas parler, peut être une forme de violence en soi. Des jeunes ont évoqué des situations dont ils ont été témoins ou qu'ils ont vécues directement. Ibrahim, lui, ne masque pas ses ambivalences :
« Il y a pas mal de fois où tu vois des policiers interpeller des jeunes. Par exemple, il y a quelques jours en dessous de chez moi, des policiers qui interpellent des jeunes pour comprendre où est le problème, les jeunes qui les insultent, la police qui ne fait strictement rien pendant que les jeunes continuent à faire du tapage nocturne. Donc pour moi, je trouve que la police se laisse quand même assez faire et j'ai pas l'impression qu'ils sont assez présents au quotidien. »
Pourtant, c'est le même Ibrahim qui repart avec l'image de certains policiers capables d'une grande proximité avec les jeunes, une contradiction productive, celle d'un regard qui se nuance sans pour autant se taire.
Le commissariat de Madou : voir pour comprendre
C'est à la demande des jeunes eux-mêmes que le projet a connu un dernier chapitre, peut-être le plus marquant. Pendant les jours blancs après la période d'examens, ils ont visité le commissariat de Madou. Pas un tour guidé de façade : une immersion dans les réalités du travail policier quotidien, les procédures, les contrôles, les fouilles, les privations de liberté, les droits des personnes interpellées. Des questions que beaucoup se posaient de loin, avec méfiance ou incompréhension, ont trouvé des réponses concrètes, parfois dérangeantes, mais éclairantes
Une élève, qui avoue avoir longtemps perçu les policiers avec appréhension, résume le basculement :
« Pour moi, c'était des gens juste là à régler des problèmes, à exiger que les gens respectent les lois. Mais après le temps passé ensemble, ça m'a permis de savoir qu'ils sont là aussi à nous écouter, à nous chercher des solutions et aussi à parler avec nous. »
Une autre image
Ce qui frappe dans les témoignages recueillis après le projet, c'est la récurrence d'un même mot : humains. Comme si la découverte centrale, pour ces adolescents, était celle-là , que sous l'uniforme, sous l'autorité, il y a des gens. Une élève le formule avec une simplicité désarmante :
« Les policiers ont tellement été gentils qu'on se dit au final, ils sont pas policiers, ils sont humains, ils sont juste humains. »
Aïcha insiste sur une dimension inattendue du projet : la rencontre entre classes. Elle qui ne croisait ses camarades d'autres sections que dans les couloirs :
« Avec les autres classes, on se voyait que dans les couloirs. On s'est peut-être dit bonjour, on passait et tout. Mais grâce à ce projet, ça nous a donné l'opportunité de se connaître entre nous, de parler avec vous, avec la police... »
Et cette élève décrit avec une précision émue la rapidité avec laquelle les liens se sont noués :
« Ce qui m'a marqué, c'est comment on s'est vite familiarisé, on s'est vite rapproché. On se parle entre nous comme si on s'était connu depuis longtemps. »
Ce que ce projet dit de plus
Ce projet n'a pas effacé les tensions. Il n'a pas produit de réconciliation magique entre des jeunes et une institution policière avec laquelle leur rapport reste, pour beaucoup, marqué par la méfiance et parfois par des expériences douloureuses. Ce n'était d'ailleurs pas son ambition.
Ce qu'il a fait, c'est ouvrir une brèche dans l'évidence des préjugés réciproques. Des policiers qui avaient l'air mal à l'aise au contact des jeunes en début de projet. Des élèves qui ne s'attendaient à rien, certains reconnaissant franchement être venus pour les points. Et au bout du chemin, après les ateliers, les boulettes liégeoises, la joute verbale et le commissariat, des individus qui ont commencé à se voir mutuellement.
Ygor, élève au lycée, le dit avec une sobriété qui résume bien l'esprit du projet :
« Mon avis sur la police a un peu changé. Je sais qu'il peut y avoir des situations compliquées, mais j'ai compris que le dialogue est important et qu'il ne faut pas toujours rester sur ce qu'on attend. »
Ce projet a été rendu possible grâce à l'engagement du lycée Guy Cudell et de Madame El Yousfi, ainsi qu'au commissaire Frippiart et à ses équipes, qui ont maintenu leur engagement dans le projet malgré une actualité particulièrement mouvementée en fin du mois de mai. Un merci également à l'ensemble des participants qui ont joué le jeu, jusqu'au bout.
Fatima
30/6/2026